Lorsque Damien Bénard arriva sur le plateau, la nuit était tombée depuis bien longtemps déjà, de ce fait il savait qu’il serait tranquille pour regagner son « repaire ». Ses vêtements noirs, plus qu’usés, étaient totalement trempés, mais cela n’avait pas vraiment l’air de le gêner. Il avançait titubant, trébuchant tous les cinq pas, quasi inconscient de ce qu’il faisait, embrassant le sol en une chute plus ou moins spectaculaire plus souvent qu’à son tour. Comme d’habitude, il était ivre, mais comme d’habitude, après avoir suivi l’orée du petit bois sur une centaine de mètres, il parvint tout de même au portail (ou plutôt ce qu’il en restait) d’une cour envahie d’herbe et de ronces de ce qui avait dû, en un temps meilleur, servir de jardin à la petite masure qui se trouvait à moitié cachée par cette végétation livrée à elle-même.

Il regarda autour de lui, comme s’il était étonné d’être là, puis il songea brièvement à ce qu’il répondait lorsque les gens s’inquiétaient de la manière et surtout de l’état dans lequel il rentrait parfois : "Mes chaussures connaissent très bien le chemin!... Elles  connaissent le chemin mieux que moi !

Cette idée le fit sourire intérieurement puis s’évanouit comme elle était venue.

Il trébucha encore et s’écroula sur les restes du portail, se redressa, décrocha en mouvements imprécis le loquet qu’il avait installé et poussa sur les fers forgés qui s’écartèrent en un grincement lugubre sur des gons qui ne devaient plus se souvenir de ce que le mot « graisse » signifiait.

Bien qu’étant plus que trempé de la tête aux pieds il leva son visage vers le ciel pour laisser la pluie le mouiller, mais l’alcool avait cuit tous ses reflex, toutes ses sensations, et il ne ressentit même pas la fraîcheur de l’onde sur sa face rougie par les abus de boissons. En fait, il ne sentait plus grand chose, si ce n’était ce léger dérangement au creux de l’estomac et il savait exactement ce que cela signifiait, une remontée rapide et surprenante de tout ce qu’il avait ingurgité...

Bien, alors il fallait faire vite pour trouver la maison, mais où était donc cette foutue porte. Il se traîna, se redressa et tomba encore, agissant comme un pantin désarticulé et mal manié. Apparemment le portail ne voulait le lâcher, il devait être accroché quelque part et il rechercha cette emprise du regard... Il fronça les sourcils, ce fut à ce moment qu’il l’aperçut. Il resta coi un moment et en gestes plus sûrs parvint à se décrocher et à s’écarter du portail. Il remarqua, non sans une certaine angoisse, que ses idées désiraient s’éclaircir. Il les sentait soudain remuer

Un moment et en gestes plus sûrs parvint à se décrocher et à s’écarter du portail. Il remarqua, non sans une certaine angoisse, que ses idées désiraient s’éclaircir. Il les sentait soudain remuer dans son cerveau, drôle d’impression. Il secoua la tête et fit deux pas dans sa direction avant de s’effondrer une nouvelle fois sur le sol. Il resta sans bouger un moment, la face contre terre, cherchant une fois encore à ressentir la fraîcheur de l’herbe détrempée, mais en vain. Lorsqu’il se redressa, il la vit de nouveau. Ce n’était donc pas une vision. Un sentiment tenta avec succès une percée vers son esprit et il eut brusquement peur, une peur envahissante qu’il essaya désespérément de repousser au fin fond de lui, derrière ce mur d’alcool et d’ivresse qui le protégeaient habituellement contre la vie et ses vérités. Puis il commença à ressentir la fraîcheur de l’eau sur tout son corps, une pensée vint alors lui titiller l’esprit. Comment le temps, si agréable ces jours derniers, avait pu changer aussi radicalement ? Aussi subitement ?

Ses yeux revinrent malgré lui vers ce qu’il avait aperçu, et il la vit de nouveau... Ou plutôt, il LES vit...

Elles étaient trois, trois têtes de chiens sanguinolentes, trois têtes tournées vers le ciel noir et encombré de nuages...

Il referma les yeux qui débordèrent de larmes, puis les rouvrit... Mais comme pour les fois précédentes, ELLES étaient là. Oui, Elles étaient là et il sut que c’était pour de bon... Un peu comme une revanche, le second round.

Trois têtes arrachées à trois pauvres bêtes, trois pauvres chiens qui avaient servi pour ce rite ridicule.