Lundi 18 octobre, 22 heures

Il faisait nuit noire et la pluie tombait à grosses gouttes qui ruisselaient sur l'uniforme détrempé du chef des forces de sécurité qui hurlait des ordres à tue-tête en secouant son arme qu'il tenait à la main. La pénombre ne facilitait en rien le travail et les éclats violents blancs et bleus des gyrophares tournoyants sans répit éblouissaient les hommes en même temps qu'ils faisaient danser les ombres sur le sol et les murs. Les véhicules des forces de sécurité avaient envahi la cour du petit corps de ferme juché sur la falaise non loin de Sénéville, petite bourgade de Haute-Normandie située juste au-dessus de Fécamp sur les côtes de la Manche.

Prés du brigadier-chef Roger Baner, deux de ses hommes en uniforme, tout comme lui et trempés également jusqu'aux os, tentaient de soutenir une femme qui hurlait, pleurait et chancelait dangereusement. Une fois encore elle regarda ses souteneurs en les suppliant de la lâcher, elle se débattit mollement en déblatérant une suite de mots incompréhensibles. Un autre homme arriva prés du groupe, en tenue civile celui-là, et essaya de couvrir la femme avec un poncho en plastique mais celle-ci refusa énergiquement bien que sa robe de chambre aux motifs fleuris ruisselle aux bouts des manches tant elle était imbibée d'eau.

Il y eut deux coups de feu, mais vers la maison cette fois et des vitres volèrent en éclats. Baner fit volte-face brusquement, laissant Florence hurler dans les bras des deux hommes qui tentaient de l'éloigner sans la brusquer et qui regrettaient maintenant de s'être portés volontaires pour s'en occuper, et fonça vers le groupe qui venait de faire feu.

"Qu'est-ce que vous foutez bordel?!

- Bah, on a vu bouger là-dedans...

- Ne tirez plus sur cette baraque bande de crétins, Henri est encore à l'intérieur!" Hurla-t-il en parlant du mari de Florence. A peine eut-il terminé sa phrase que la porte de la demeure s'ouvrit. Il leva le bras afin de calmer ses hommes et, précédé de son petit-fils de huit ans, Henri Oursel apparut sur le pas de la porte. L'homme paraissait beaucoup plus vieux que d'habitude et les marques sur son visage prouvaient qu'il n'avait pas dormi depuis bien longtemps. Il tenait devant lui un fusil de chasse juxtaposé qu'il braquait sur le crâne de l'enfant qui lui était livide, d'une pâleur maladive et dont le petit faciès était déformé par une étrange grimace qui semblait l'empêcher de fermer la bouche. Comme s'il s'agissait d'un fait exprès, le grain forcit violemment à cet instant et la pluie redoubla de violence.

"Bougez pas les gars! Cria Baner en s'essuyant les yeux. Puis il s'adressa au vieil homme: Ne fais pas l'idiot Henri, viens, laisse-les nous, tu peux encore t'en tirer.

- HENRI ! Hurla Florence, rentre-le, je t'en prie!"

Henri fit deux pas en poussant du bout de l'arme son petit-fils en avant. Il leva la tête et planta son regard dans les yeux du flic:

"Pourquoi? Demanda-t-il tandis que des larmes coulaient sur ses joues.

- Tu sais très bien pourquoi Henri. Il n'y a aucun moyen de faire autrement.

- Pourquoi? Répéta le vieil homme, parce que cette fois il s'agissait des tiens?

Baner eut un éclair de tristesse mais aussi de rage qui traversa son regard. Il s'essuya de nouveau les yeux avant de déclarer:

"Ce n'est pas ça, le problème est beaucoup plus sérieux... Je... Je n'ai rien contre eux personnellement, même si tu ne me crois pas, mais regarde ce qu'ils ont fait! Déclara-t-il en désignant du doigt des infirmiers qui enfermaient le cadavre de l'agent Thierry Dumaître dans une housse de corps.

- Ce ne sont pas eux! Répondit sèchement le vieil homme.

- C'est pareil Henri, et tu le sais. De plus, ce sont les ordres... C'est fini Henri, laisse tomber maintenant.

- Tu as raison Roger, je laisse tomber." Termina Henri Oursel en repoussant son petit-fils un peu plus en avant puis il serra le fusil et ajusta son tir. La gerbe de plombs fit exploser la tête de l'enfant.

"DENIS ! Hurla Florence en plein délire.

- Henri! Non! Henri!" Cria à son tour Baner en avançant d'un pas. Mais il n'eut pas le temps d'aller plus loin, le vieil homme avait retourné son fusil, placé le canon sous son menton et appuyait déjà sur la seconde détente. Sa tête se pulvérisa et son corps rebondit en tressautant prés de celui de son petit-fils.

« ATTENTION ! Hurla brusquement quelqu'un, la petite, elle est entrée dans la grange, elle va sortir de l'autre côté!"

Baner fit deux pas, tendit son bras armé en visant la sortie du bâtiment.

« NON ! Implora madame Oursel en se débattant encore plus furieusement entre les mains des deux agents qui furent surpris de la vivacité soudaine de cette femme de cinquante-cinq ans qui manqua de peu de leur échapper.

Malgré ça, Baner fit feu dés qu'apparut la petite silhouette de l'autre côté de la grange.

«Elle est touchée! Elle est touchée!" Cria un autre homme en montrant la silhouette du doigt. Cette dernière qui venait de sursauter sous l'impact se replia d'un bond dans la grange.

Madame Oursel s'effondra sur le sol spongieux sans que les agents qui la maintenaient eurent le temps de la retenir, sans compter que l'eau avait rendu leurs prises plutôt glissantes.

«Bouclez-la! Ordonna Baner à ses hommes dans le brouhaha de voix qui montait. Il faut la faire sortir de là et le plus rapidement possible sera le mieux! Trouvez moi de l'essence ou n'importe quoi d'autre et foutez le feu à cette grange, magnez-vous le train!" Puis il se détourna et constatant que madame Oursel gisait toujours à quatre pattes dans l'herbe boueuse, il aboya à l'adresse des deux agents ahuris:

« Qu'est-ce que vous attendez pour la remettre debout bande d'abrutis, il faut que je vous aide?!"

Les deux hommes ramassèrent la femme gémissante et firent bien attention de ne pas la lâcher.

"Va-t'en Florence, fit doucement Baner, va-t'en, ne regarde pas ça." Continua-t-il en observant le spectacle morbide d'un grand-père et de son petit-fils gisant à ses pieds et il dut se forcer à penser à sa femme pour ne pas fondre en larmes. C'était infect, mais ça valait ça, ça ne pouvait continuer et même s'il n'y croyait pas vraiment, si c'était la seule chance pour que tout cela cesse, il fallait la tenter, il fallait aller jusqu'au bout en priant que Montolain ne se soit pas trompée.

Malgré les trombes d'eau qui dégringolaient du ciel noir et chargé de gros nuages qui cachaient totalement la lune et les étoiles, de petits claquements sortirent Baner de sa torpeur. Son regard croisa au loin des reflets bleus et dansants de gyrophares des véhicules qui arrivaient en renfort, il perçut même, malgré le vent, le son des sirènes. Il revint vers les crépitements et regarda sans le voir l'incendie se propager sur un pan de la grange qui se faisait dévorer par les flammes.

"Bon, finissons-en!" Se souffla-t-il à lui-même. Puis il se dirigea vers la seule sortie possible et commença à attendre en priant que tout cela ne s'éternise pas. Moins d'une minute plus tard, alors que la fumée envahissait les lieux, la petite silhouette de la gamine se dessina.

Hélène émergea de l'atmosphère étouffant de la grange, ses yeux étaient rougis, mais comme son petit frère elle avait le teint livide, cadavérique, sa mâchoire inférieure pendait sur sa poitrine, sa tête était inclinée vers l'avant comme si elle ne parvenait pas à la soulever par la force de son cou. De longs filets de bave pendaient de sa bouche à sa chemise de nuit tachée de sang sur le côté droit, résultat du tir de Baner quelques instants plus tôt. Elle semblait ne pas comprendre ce qui lui arrivait, elle avait été "réveillée" par des sirènes, des voix, des tirs et aussi les cris de ses grands-parents, elle avait réagis et tenté de fuir sous la pluie trépidante qui avait rapidement écrasé les bouclettes blondes qui ornaient habituellement sa petite tête.

Puis maintenant elle était là, trempée jusqu'aux os, sérieusement blessée, la tache rouge s'élargissant sur le pan de sa chemise de nuit blanche le prouvait, devant une horde d'hommes en arme qui venaient apparemment d'abattre son petit frère et son grand-père. Elle regarda en levant les yeux l'homme qui se déplaçait dans sa direction. Elle le reconnut et sut que c'était terminé.

Pour Florence, le triste spectacle de sa pauvre petite-fille en sang et l'approche de la conclusion radicale, s'en fut trop. Elle perdit connaissance et les deux hommes parvinrent à la transporter vers un véhicule.

Baner, qui venait de demander à ses hommes de ne pas tirer car il ne désirait pas un peloton d'exécution, avança vers la petite fille d'un pas sûr malgré le reste des effets de la drogue. Il stoppa à deux mètres de la fillette, la dévisagea en secouant négativement la tête, une larme roula sur sa joue, il haussa les épaules et braqua sa main armée sur la tête blonde. Il appuya sur la détente et regarda le petit corps s'envoler avant d'atterrir à plat ventre trois mètres plus loin.

"C'est fini pour ici!" Lança-t-il ne lâchant pas du regard le petit corps à ses pieds. Il demeura ainsi un long moment et n'avait toujours pas bougé lorsque les brigades spéciales arrivants du Havre se présentèrent sur les lieux. Il fallut que des infirmiers lui prennent son arme et le conduisent à son véhicule, même là, il se retourna plusieurs fois les yeux pleins de larmes. "Et c'est terminé pour partout aussi j'espère... Faites mon Dieu que cette femme ait eu raison, je vous en supplie!" Souffla-t-il pour lui même sans réellement y croire.